Bons baisers de Serbie

Publié par Kevin Letalleur le Jeudi 31 mai 2012 à 19h05

Ce soir, la France affronte à Reims la Serbie. L’occasion de parler un peu d’un vrai pays de football, qui a trop souvent raté son rendez-vous avec la grande histoire. Au point qu’aujourd’hui, nombreux sont les gens à avoir complètement oublié que dans un passé assez récent, la Yougoslavie aurait pu régner sur le football mondial comme Palpatine sur l’Univers. Parce que la Serbie, loin d’être un pays de bouchers, a longtemps été surnommé le « Brésil de l’Est »…

Arnaques, crimes et balkaniques

En dix ans, la Serbie a porté, aux yeux de la FIFA et de l’ONU, trois noms. La Yougoslavie jusqu’en 2002, bien que le pays était déjà morcelé. La Fédération de Serbie-Monténégro de 2003 à 2006, puis enfin la Serbie après la scission avec le Monténégro voisin, dont l’union n’avait pour seul but que de permettre aux Serbes un accès à  la mer Adriatique : la Serbie demeurant une enclave. Dans l’intervalle, elle n’aura participé qu’à deux tournois majeurs : les Coupes du Monde 2006 et 2010, toutes deux ponctuées par une élimination précoce dés le premier tour. Là pourrait s’arrêter le passé footballistique de ce pays. Là commence en réalité l’histoire du football serbe, entre sang et larmes, entre gloire et déchéance, entre amour et haine.

Pour comprendre le football serbe, il faut s’aventurer sur le très scabreux terrain politique. Quand on parle de la Serbie, l’imaginaire commun pense d’emblée aux purges opérées sous la présidence de Slobodan Milosevic. Elle pense à ces tortionnaires que sont Radko Mladic et autres Goran Hadzic. Les plus informés songeront à la mafia locale, plaque tournante du trafic d’arme en Europe, voire aux « Pink Panthers », organisation parmi les plus recherchées par Interpol. En tapant « Criminel de Guerre » sur Google d’ailleurs, la troisième suggestion est « serbe ». Juste derrière « nazi ». Un indice révélateur de l’opinion que l’on peut généralement se faire d’un pays pas franchement apprécié, que ce soit par ses voisins ou par l’occident. Jamais ô grand jamais cependant les médias ne s’attarderont sur la richesse culturelle de ce pays, ni même sur son passé -héroïque- durant la Seconde Guerre Mondiale.

Autrefois rattachée à l’Empire Ottoman, la Yougoslavie naît en 1918, au lendemain de la Première Guerre Mondiale. La volonté de la création de ce pays, impulsée par les Serbes, est claire : bénéficier du territoire le plus vaste possible afin de pouvoir se défendre de toute attaque extérieure. Pour parler vulgairement, faire de ses voisins ennemis sa famille pour mieux repousser les ennemis plus lointains et bien plus dangereux, pour ne plus jamais être esclave. Autant dire que la Yougoslavie s’est construite sur une base nationaliste bancale. Les Croates et les Slovènes étaient particulièrement réticents, plus enclins à l’indépendance qu’à former un état fédéral (mais néanmoins centralisé, car articulé autour de la Serbie), mais se sont résolus à accepter la proposition des Serbes : ces derniers jouissant d’une réelle puissance militaire pouvant les protéger de l’autre voisin, l’Italie. Durant un peu plus de vingt ans, le premier Royaume de Yougoslavie tient la route, grâce à la dictature du roi Alexandre Ier qui impose sa volonté d’annihiler les tensions régionales et les sentiments indépendantistes. Jusqu’à son assassinat à Marseille en 1934.

This is Sparta Serbia !

En 1941, au plus fort de la Seconde Guerre Mondiale,  l’Allemagne envahit la Serbie, afin de venir en aide à ses partenaires italiens, embourbés en Grèce. La Serbie et non la Yougoslavie, car le pays, jusqu’alors neutre dans le conflit, est démantelé. La résistance s’organise et la Serbie demeurera le seul pays à s’être libéré du joug nazi sans aide directe des alliés, qu’ils soient Russes, Anglais ou Américains. De cet épisode naît d’ailleurs l’inimitié serbo-croate : les Croates étant coupables aux yeux des Serbes de bienveillance à l’égard de l’Axe durant l’invasion du pays par le IIIe Reich, en ayant notamment promulgué des lois raciales à l’encontre des Serbes, des Juifs et des Tziganes. En 1945, la Yougoslavie renaît de ses cendres sous la forme d’un état communiste non-aligné sur Moscou et dirigé par le héros de la libération Tito.

« La Yougoslavie a six Républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un seul parti. » Leitmotiv de Tito, qui va instaurer une dictature que l’on pourrait presque qualifier de bienveillante. Tito ne tolère en aucun cas les sentiments nationalistes, qu’ils soient serbes ou croates. Presque bienveillante, car s’il considère que la mixité Yougoslave confère une véritable force à cette nation difficilement gérable, il ne considère par pour autant le pluralisme politique comme une nécessité. Le folklore habituel quoi : prisonniers politiques, culte de la personnalité, censure des journalistes, disparitions d’opposants et tout le bordel…

L’état Yougoslave s’imposera comme l’une des têtes de gondole du « non-alignement », bien que Tito ne participa pas à la conférence de Bandung en 1955. Le communisme de Tito, laissant une importante place à l’esprit d’entreprise individuelle, contrairement à celui de l’Union Soviétique (les travailleurs gèrent leur entreprise), il imposera même une vision économique avant-gardiste et cité en modèle par certains marxistes déçus par le communisme orthodoxe. Mais rien ne tiendra après la mort de Tito en 1980. Les montées nationalistes conduiront à l’éclatement du pays durant les années 1990… Et à faire des Serbes la meilleure illustration du « criminel de guerre » selon google. Après les Nazis qu’ils ont si vaillamment combattu des décennies plus tôt…

Un pays de découpeurs esthètes

Vous excuserez cette longue digression, mais parler de la Serbie sans s’attarder sur son patrimoine historique relèverait de l’hérésie intellectuelle. C’est chose faite. Car la Serbie, ce n’est pas que Slobodan Milosevic, mais aussi et surtout Goran Bregovic, Janko Brasic, Emir Kusturica, Milos Crnjanski et autres esthètes qui n’ont (ou n’ont eu) ni sang sur les mains ni armes sous l’oreiller, mais guitares dans le salon, livres dans les bibliothèques et toiles dans le grenier. Le football serbe est à l’image de ce pays : bourré de talents mais rongé par ses défauts. Parmi ses joueurs les plus illustres se côtoient les plus beaux artistes (Stojkovic, Curkovic) et les pires bouchers (Mihajlovic, Jugovic). On parle quand même d’un pays qui a remporté du temps de la Grande Yougoslavie, de 1948 à 1960 une médaille d’or aux JO (1960) et trois médailles d’argent  (1948, 1952, 1956). Quatre finales consécutives aux JO donc, un fait unique. Auquel on peut ajouter deux finales de Championnat d’Europe (1960, 1968).

Mais là où l’humanité est mal foutue, c’est que l’instabilité politique inhérente à la région des Balkans a privé le football de ce qui aurait pu être la plus grande équipe de tous les temps, de toute la galaxie, de tout l’univers, de toutes les dimensions. Dans les années 1990, Croates, Slovènes et Bosniaques obtiennent leurs indépendances. Si seulement tous ces pays avaient pu s’entendre, des milliers d’innocents seraient encore en vie, des enfants auraient encore leurs parents et inversement. Mais on peut imaginer aussi que la Yougoslavie se serait présentée en 1998 avec une équipe tout bonnement invincible (pour rappel la Croatie termine troisième et la Yougoslavie tombe en huitièmes de finale contre les Pays-Bas). Ensemble dans la même équipe : Ladic, Simic, Tudor, Asanovic, Mihajlovic, Mijatovic, Suker, Savicevic, Boban, Prosinecki, Stanic, Vlaovic, Zlahovic ou encore Stankovic. De quoi donner des cauchemars à Hadès

Ce soir à Reims, la France ne jouera qu’un vulgaire match de préparation. Mais elle cherchera surtout à renouer avec son passé récent, glorieux au possible, contre un pays qui n’a qu’un seul rêve : conjurer le sien. Que le football peut être ironique…

 

 

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3 commentaires sur cet article

  1. Srbija94 dit :

    Incroyable, il aura fallu que je lise un article d’un site de football pour enfin lire quelque chose de positif sur la Serbie. Et surtout plein de vérités. Merci, merci, mille fois merci !

  2. V for Viandox dit :

    Je ne savais pas qu’on pouvait parler de football intelligemment. J’ai plus appris en quinze minutes avec cet article qu’en quatre heures de cours sur le sujet en histoire. Je clique sur l’étoile en haut à droite;)

  3. Black Devil dit :

    Merci pour ce bel article.
    Peut-être un peu trop emphatique et hyperbolique à certains endroits, mais instructif et sympa à lire. ;)

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