Le football : un sport de beauf ?

Publié par Kevin Letalleur le Samedi 09 juin 2012 à 13h06

Derrière ce titre provocateur et un brin racoleur se terre une vérité immuable pour beaucoup de personnes : le football serait un sport de gentlemen joué par des voyous et regardé par des arriérés. Un lieu commun que l’on va s’atteler à démonter, avec en point d’orgue cette interrogation : pourquoi devenons-nous des animaux devant un match ?

La plus importante religion du monde

Depuis près d’un siècle, le football est le sport le plus populaire de la planète. Un vecteur de cohésion en même temps qu’un facteur de division. Qui dit populaire implique nécessairement « médiocrité » dans l’esprit de certains petits élitistes, viscéralement condescendants et profondément étroits idéologiquement. Un point de vue misérabiliste qui passe sous silence toute la dimension spirituelle de ce sport qui n’en est pas un. Car oui, il y a une véritable philosophie sous-jacente au football et tout ce qui s’y rattache : un besoin d’appartenance, la volonté permanente de vaincre, l’apologie de l’orgueil, de l’amour des siens et du respect de soi-même. Peu lui chaut que vous soyez de telle origine, de telle religion, de telle couleur : le football ne jugera que votre haine de la défaite, qui doit se mesurer à l’aune de votre obsession de gagner.

Pourquoi aimons-nous le football ? Qu’est-ce que ce sport qui peut provoquer chez l’homme une jouissance supérieure à l’orgasme sexuel ? Le football, c’est une vie racontée en deux actes de 45 minutes chacun. Une vie faite de peurs, de sueurs, de sang et de larmes, où tout devient possible. Une vie de rêves et de cauchemars, de craintes et d’espoirs, de guerres et de paix. Comme dans le monde réel, il arrive que certaines équipes ne parviennent à trouver l’absolution à l’issue de la partie. Elles errent alors en quête de salut, tels des spectres, jouant un troisième acte, les prolongations qui parfois débouchent sur une séance de tirs-au-but. Pour quelle échappatoire ? L’accession aux cieux, incarnée par la victoire ou la descente aux enfers, illustrée par la défaite…

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Citius, Altius, Fortius !

De belles paroles, mais qui n’expliquent en rien pourquoi le football est si important aux yeux d’une écrasante majorité, ni par quels procédés en est-on arrivé à interpréter un simple jeu de cette façon. En réalité, il est possible d’avancer quelques explications, personnelles ou non. Tout d’abord la devise des Jeux Olympiques antiques : Citius, Altius, Fortius (« plus vite, plus haut, plus fort » en latin), a largement déteint sur le football. Davantage encore que le célèbre adage de Pierre de Coubertin (« L’important est de participer »), devenu le leitmotiv des Jeux Olympiques contemporain. Adage très mal vu dans la culture footballistique, où la fin justifie les moyens. Comprenez que gagner avec la manière, ça n’existe pas. Il existe une manière de gagner, point barre.

Reste la question de la popularité. Tout d’abord, il est facile de jouer au football. Un espace d’une dizaine de mètres, deux bouteilles pour faire un but et un ballon peuvent suffire. Contrairement à d’autres sport comme le Tennis par exemple, ou encore le Basket. Première explication simpliste, il est vrai. Le football plaît également massivement pour son aspect irrationnel. La plus mauvaise des équipes, si elle est animée par la volonté immuable de gagner, peut renverser la plus haute des montagnes. L’exemple de la Grèce en 2004 demeurant à jamais l’illustration la plus parlante. Pronostiquer un match de football se révélant ainsi un exercice des plus ardus, puisque le paramètre « miracle » s’avérera obligatoirement prépondérant.

Autre grand point : monsieur tout le monde peut devenir une vedette. Franck Ribéry en 2004 n’était qu’un illustre inconnu évoluant en troisième division. Deux ans plus tard, il jouait la finale de la Coupe du Monde aux côtés de Zidane. Un succès qui lui a un peu retourné le cerveau (pas de blague, hein !), mais qui contribue à donner au football cette image accessible, tout en « vendant du rêve ». Une proximité dont ne bénéficie pas l’industrie du spectacle par exemple et qui contribue à accentuer la catharsis inhérente au ballon rond. Ainsi, on peut aisément se reconnaître à travers un joueur de football. Plus facilement en tout cas qu’à travers une star de cinéma, du fait que la notion de « conte de fée » est nettement plus artificielle dans le septième art. Constatons au passage que, contrairement au milieu du Showbiz, les « fils de » sont très mal vus dans le football, réussissant rarement à percer.

Sommes-nous pourris ?

L’argent dans le football ? Oui, il existe et contribue à industrialiser ce sport. Tout comme il industrialise l’art : que ce soit en musique ou au cinéma. Ceci dans un seul but : plaire davantage au plus grand nombre et générer de l’argent, toujours plus. Pour autant, le supporteur est-il un consommateur ? Indéniablement, il est manipulé, mais l’est-il davantage qu’un citoyen qui se laisse convaincre par quelques promesses électorales populistes ? En football, le résultat demeurera à jamais le seul juge, contrairement à la politique où la communication et l’image demeurent des facteurs essentiels pour réussir. En soi, consommer du football est-il plus stupide et fugace que de consommer l’album d’une popstar, dont la démarche est tout aussi pécuniaire ? Le football vit avec son temps, dans une époque où malheureusement tout n’est que vanité, pertes et profits. Dans une époque où l’insoumission et la rébellion sont conformistes.

Il est en réalité compliqué de mettre une étiquette sur le fan de football. Il serait d’ailleurs particulièrement présomptueux de distinguer le bon du mauvais passionné, bien qu’il existe un semblant de hiérarchie : l’ultra, le connaisseur, le footix… Car l’homme, s’il répugne s’astreindre à des codes et des règles établies, il n’en demeure pas moins qu’il aime profondément l’ordre en même temps qu’il souffre d’un réel besoin d’appartenance. Exprimer sa joie pour un club, est-ce réellement si absurde ? Est-ce plus absurde que de fêter la victoire d’un parti politique après une élection ?

Albert Camus disait : « Ce que je sais de la morale, c’est au football que je le dois ». La morale humaine est ainsi faite qu’elle dépend de la culture et du point de vue. Pas en football, dont le panthéon est bourré d’anti-héros. En somme, la morale est infiniment amorale… Le football est un sport d’anti-héros, qui considère qu’un défaut assumé vaut plus qu’une qualité étouffée, de l’alcoolique Georges Best au cocaïné Maradona, en passant par l’élégante racaille Zidane. Un sport de rockstars en quête d’absolution, où les héros d’hier peuvent devenir les pestiférés de demain, où les bannis d’aujourd’hui peuvent devenir les légendes de l’éternité. Si le football est un sport de beaufs, alors l’humanité toute entière devrait être renommée : on ne parlerait alors plus d’hommes, mais de beaufs et il faudrait ainsi refaire la célèbre fresque de Michel-Ange. Adam et Dieu y porteraient alors des chaussettes et des claquettes…

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