La France morte

Publié par Kevin Letalleur le Lundi 25 juin 2012 à 22h06

Les Bleus éliminés de l’Euro, voici les bien-pensants et les habituels détracteurs de l’équipe de France de sortie. Les mêmes qui se paluchaient sur la victoire des bleus contre l’Ukraine il y a deux semaines. Les mêmes qui sortiront les drapeaux lorsque l’horizon sera de nouveau bleu. L’analyse binaire qui consiste à affirmer que cette échec est celui de la génération 1987 est une manière infamante de déculpabiliser les véritables responsables qui, pour certains, n’ont qu’une filiation lointaine avec l’univers du football.

Des bleus dans les yeux

Le cirque estival qui avait succédé au carnage sud-africain est assez symptomatique du mal français : l’absence profonde de remise en question et le penchant de la classe dirigeante à l’auto-satisfaction. Ainsi, la récupération politico-médiatique qui a résulté de l’élimination des bleus au premier tour du mondial 2010 n’aura eu pour seul effet que vendre du papier et alimenter les discussions de comptoir, sans jamais s’attaquer aux véritables problèmes. Car les échecs répétés du football français ne prennent pas uniquement racines sur les pelouses prévus à cet effet : ils sont aussi et surtout sociétales. On se souvient tous de Roselyne Bachelot dénonçant au Palais Bourbon, face à des députés acquis à sa cause, les petites « racailles » et autres « caïds » qui ont plombé l’image de la France. La Ministre des Sports de l’époque s’était alors bien gardé par exemple de parler de la « ghettoïsation » des quartiers populaires qui va de paire avec la gentrification, fléau immobilier abject qui consiste à exclure les classes moyennes et pauvres des villes au profit des plus aisés et qui contribuent à instaurer un fossé entre les différentes couches de la population. Une gestion sociétale scandaleuse complètement occultée et plus que jamais d’actualité.

On a coutume de dire que les gens ont les dirigeants politiques qu’ils méritent. Par extension, un pays a l’équipe de football qu’il mérite. Et l’équipe de France 2008-2012 est l’exact reflet de la société française. Une société individualiste, hyper-consommatrice qui ne fait que peu de cas de la vie humaine, où l’on considère un individu avant tout pour son statut social plutôt que pour sa personnalité propre, où le peuple n’a aux yeux des politiques qu’une valeur électorale et non un quelconque statut de conseiller (le dernier référendum remonte à 2005). Sans oublier l’abandon de ce qui fut autrefois la beauté française, à savoir ses exceptions culturelles, sa richesse ethnique, au détriment d’un chauvinisme vain, d’un communautarisme nauséeux et d’une tendance manifeste à la complaisance. Si la France occupe la quarante-quatrième place du classement Reporter Sans Frontières relatif à la liberté de la presse, il en incombe notamment à l’auto-censure et à la volonté de ne froisser personne au pays des lobbys et des associations démagogiques, quitte à renoncer à dire les vérités utiles, forcément fâcheuses. Les faits sont exposés, le round d’observation achevé : place à ces fameuses vérités.

Descendre du quart

La mode depuis samedi est au lynchage. « L’odeur du sang » dont parlait Raymond Domenech en 2008, celle dont aiment tant se délecter les Français. En 2010, les esclandres auxquels s’étaient adonnés les joueurs de l’équipe nationale ont été couverts par la personnalité de l’ancien sélectionneur, qui cristallisait à lui seul la haine de toute une nation. Certes, les fauteurs de troubles du groupe France ont été sanctionnés, mais dans l’esprit des analystes -dont on fait partie, les joueurs français avaient « le potentiel suffisant pour faire de bonnes choses ». Aussi, avec un coach de quelque envergure et davantage porté sur l’offensif, tout ne pouvait qu’être meilleur dans le plus angélique des mondes. Comprenez que l’affaire du bus de Knysna n’était que du seul fait ressort du pauvre Raymond Domenech et de son autorité déficiente. Une pure ânerie. Son successeur, Laurent Blanc, est parvenu tant bien que mal à tirer la quintessence du groupe France. Parce que ces bleus là ne pouvaient pas mieux jouer. Résultat : un quart de finale, une victoire, un nul, deux défaites. Le voilà le fameux « potentiel » français.

Une fois de plus, l’équipe de France s’est ridiculisée. Pas tant sur le jeu, rare motif de satisfaction par rapport à 2010, puisqu’il y a effectivement eu du mieux. Mais le mieux restant à jamais l’ennemi du bien, ce point là restera sur le banc de touche. C’est surtout cette image d’une équipe composée avant tout d’individualités et non d’un collectif qui prédomine, avec en prime une arrogance assumée et clairement injustifiée, qui restera. Une équipe non pas coupée en deux, mais en onze, pour schématiser. Des clivages, des individus centrés sur leurs petits cadres. Ça ne vous rappelle rien, dans un pays où près de 80% des donateurs et parrains d’associations sont… étudiants ? Qui a dit nombrilisme ?

Dégénération 87

Qui dit échec dit fautifs. On pense à Nasri, Menez et Ben Arfa et à leurs écarts, insultes à l’encontre d’un journaliste pour le premier, de l’arbitre et de son capitaine pour le deuxième et du sélectionneur pour le dernier cité. Egalement à Benzema, incapable d’assumer son statut. C’est toute la génération 1987, censée arriver à maturation, qui est remise en cause. Ces « jeunes gamins égoïstes », « racailles de banlieues » et autres ignominies. Pierre Ménès milite d’ores et déjà pour l’assainissement de la sélection française, qui ne devrait plus selon lui compter parmi ses rangs ces joueurs qui « n’aiment pas la France ». Personne ne pose le problème à l’envers cependant. Ces joueurs là, ces enfants oubliés de la raie publique, les Français les aiment-ils ? Mouiller le maillot pour les Français, c’est bien beau. En attendant où étaient les supporteurs tricolores en Ukraine ? Où était le douzième homme ?

La génération 1987 est née deux ans après la campagne de S.O.S Racisme Touche pas à mon pote. Onze ans avant le marketing ronflant de la génération Blanc-Blanc-Beur. Elle est cette France dont on ne veut pas, dont on n’a jamais voulu, sans jamais accepter son existence : la « Minorité visible ». Parce qu’au fond le noir, on l’aime quand il danse et l’arabe, on l’apprécie quand il raconte des blagues sur les chameaux. Si le noir s’intègre et fait carrière, c’est un bounty. Le football est encore le meilleur endroit pour réussir quand on vient d’un milieu défavorisé. Et on voudrait rendre le football aux classes aisées ? A stigmatiser les jeunes de quartiers, forcément affiliés à une culture « banlieue » qui n’a de culture que le nom, car hautement débilitante, il ne faut pas s’étonner qu’ils en adoptent les codes y compris lorsqu’ils portent les couleurs du pays qui les rejette.

Changer les joueurs ne résoudrait en rien le problème. La génération 1987 laissera place à une autre génération pas plus amoureuse du maillot frappé du coq. Pas plus que réformer en profondeur le système de formation. Le vrai problème du football français de sélection, outre l’absence de réelle culture football, relève davantage de la relation qu’entretient le public avec le drapeau et aux errements de la société française. Il serait temps que l’on cesse de confondre patriotisme et nationalisme, que l’on lève le voile sur les problèmes communautaires de ce pays et que l’on accepte que, à défaut d’avoir un ascenseur social en état de marche, le football soit le dernier vecteur de réussite pour les jeunes issus de milieux défavorisés. Cette équipe de France  là n’est peut-être pas celle de Marcel, mais elle est tout aussi française que celle de Larbi Ben Barek, Raymond Kopaczewski, Michel Platini et Zinédine Zidane. Et nul doute que si l’on avait remporté l’Euro, Marcel aurait été d’accord.

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7 commentaires sur cet article

  1. LL dit :

    Très bon article encore une fois. Comme dis dans l’article ce sont bien plusieurs paramètres, un tout qui résulte dans cette « humiliation’ (pas footbalistiquement parlant). Car bien sûr lorsque ce matin on ouvre les (en fait c’est plutôt LE) « grand » quotidien sportif français, on ne parle pas (ou très peu il faut quand même faire semblant…) du jeu, des progrès effectués par cette EDF (car oui sous Domenech c’était le néant on l’a déjà oublié…), et bien sûr des améliorations à entamer (il y en a beaucoup). En France on préfère tirer vers le bas. On préfère parler des ‘racailles’, du ‘fils de p.te’ de Nasri etc etc. . D’ailleurs c’est marrant de voir le nombre de non connaisseurs qui viennent déblatérer des inépties sur le sujet. On revoit toujours les mêmes qui ne sont là à jouir lors des victoires et à cracher lors des défaites. Trop facile. Bordel mais parlons du jeu, faites un semblant d’analyse. Pourquoi en est-on là ? Remettons nous en question une fois pour toute. J’ai peur qu’on continue à nous bassiner avec ce qu’aurait dis Menez à Lloris en occultant l’essentiel. La formation ? Ca vous dit rien pourtant c’est de là que quasiment tout se joue (du comportement des joueurs sur un terrain et en dehors). L’espagne et l’allemagne en sont là car ils se sont complètement remis en question.

    J’ai bien sûr fait exprès d’épargner les joueurs dans mon com (ils sont évidemment fautifs) mais je ne voulais pas tomber dans ce que l’on peut voir dans 90% des coms sur les forums sportifs cad ‘virons untel car il ne chante pas la marseillaise’ et autres choses du genre. Allez y c’est fun.

  2. Kevin Letalleur dit :

    Je vais réitérer ici un commentaire que j’ai publié sur la page We Are Football de Facebook, qui complète un peu l’article, ainsi que ton commentaire LL.

    « Centrer une analyse sur le simple aspect tactico-technique, c’est possible. Il y a encore un mois, j’aurais pu partager ton point de vue. Malheureusement, par rapport à ces deux dernières saisons, il était impensable que la France soit si lamentable. Le truc, c’est que dans une grande compétition, la mental prédomine sur le reste. En amical, le seul aspect footballistique suffit et à ce jeu là, la France n’a pas grand chose à envier à la plupart des nations. L’effectif est bon, cohérent, l’entraîneur compétent. Alors où est-ce que ça coince ?

    Tout simplement : les joueurs n’aiment pas le maillot Français, ils n’en ont rien à battre, là où il transcende les joueurs dans d’autres pays (ex : Podolski, bon une saison sur trois en club, toujours au top avec l’Allemagne). Et dans une grande compétition, c’est l’amour du maillot qui va te faire gagner un match, te mettre minable pour tes partenaires, etc… L’idée peut sembler réductrice, mais c’est certainement le facteur le plus prépondérant pour remporter un titre international. Ce ne sont pas les joueurs qui doivent faire l’équipe de France, mais l’inverse.

    La question qui demeure alors est la suivante : pourquoi donc les joueurs n’aiment pas le maillot de l’équipe de France ? Et là, tu rentres dans le terrain politique. Malheureusement. »

  3. Clem dit :

    Tu reprends à ton compte quelques clichés, et à mon sens tu raisonnes à l’envers, de manière trop tranchée.
    « A stigmatiser les jeunes de quartiers, forcément affiliés à une culture « banlieue » qui n’a de culture que le nom, car hautement débilitante, il ne faut pas s’étonner qu’ils en adoptent les codes y compris lorsqu’ils portent les couleurs du pays qui les rejette. »
    Tu crois vraiment à ce que tu dis ? En gros ils commenceraient à se comporter comme cela depuis qu’ils sont médiatisés. J’ai du mal à y croire.
    Et stigmatiser, le terme est mal choisi. Cette « culture » est critiquée car critiquable. Se complaire dans la médiocrité m’a toujours choqué, et c’est ce que prône cette « culture ».
    « Mouiller le maillot pour les Français, c’est bien beau. En attendant où étaient les supporteurs tricolores en Ukraine ? » Quand tu joues pour un club ou une sélection nationale, tu défends un maillot, un blason. Que tu sois beaucoup suivi ou non, tu dois te comporter pareil, tu es payé. Le fait qu’ils soient payés pour représenter la sélection ne leur laisse pas le choix. Etre payé, donne lieu à un échange, ce n’est pas à sens unique. Pour reprendre Nasri, tu fermes ta gueule et tu mouilles le maillot. le niveau de jeu importe peu, tant que l’état d’esprit est là. J’ai personnellement pris énormément de plaisir en regardant les grecs face à l’Allemagne par exemple, et si j’avais été grec, j’aurais été fier de mon équipe.
    Pour finir, dans beaucoup de problèmes la société a certes une part de responsabilité, mais tout n’est pas blanc ou noir. Il y a quand même une responsabilité individuelle dans toute nos actions, et si nous ne sommes pas capable de nous élever de toute la culture et habitudes de la société, c’est que nous avons failli et donc notre responsabilité est engagée à cause de notre bêtise et faiblesse. d’esprit.

  4. Clem dit :

    Sinon dans le jeu je ne suis pas d’accord non plus (oh le rabat-joie!), le match contre l’angleterre moyen et bon contre l’ukraine et le reste c’est pas beaucoup mieux que domenech. Poussif, aucune adaptation tactique de Blanc, pas de plan de jeu apparent, et pire qu’aucune adaptation tactique, des erreurs tactiques. S’il faut les détailler, je le ferais avec plaisir, mais là je n’ai pas le temps d’argumenter mon propos.

  5. Kevin Letalleur dit :

    Je n’ai jamais infirmé tes dires Clément. Je veux juste mettre le doigt sur un fait, pas un avis : les joueurs ne sont pas les seuls en tort. Qu’on soit redevenu une nation moyenne n’a à mon sens rien à voir avec le niveau technique individuel mais au niveau de l’équipe au sens collectif. Et je pense que l’absence d’amour pour la sélection a beaucoup à y voir. Et je doute qu’une équipe Saint-Morêt ne change quoique ce soit. Pour rappel, un homme a tenté l’expérience de la table-rase il y a huit ans. Domenech, avant de se raviser un an plus tard. On connaît la suite.

  6. Charles-Erick dit :

    Très bon article à nouveau Kevin.
    Par contre, je suis globalement du côté de tes contradicteurs sur le non amour du maillot de la part de nos joueurs.
    Certes, il y a une part de vérité dans ce que tu dis là, que ces joueurs n’aiment pas spécialement ce maillot de la France parce qu’ils ont pu être rejeté à un certain moment de leur vie.
    Mais ce sont d’abord à eux d’attirer la sympathie des supporters, et non l’inverse. Si tu changeais les joueurs, peut-être que les résultats ne seraient pas plus probants, mais la mentalité pourrait être différente, et je trouve que tu mets trop facilement dans le même panier les dernières générations, alors que tu as des personnes dans ces dernières qui aiment leur pays. Dire ça, c’est insulter leur amour de ce pays.

    Moi, des joueurs comme Nasri, Menez, etc. ils ne m’ont rien fait, et je suis prêt à les aimer comme joueur de l’EDF. Mais avec de tels comportements, avec moi, ce serait dehors et bon vent, votre pays ne vous réclamera pas !

    Je viens d’entendre hier soir, rapporté par Daniel Riolo, le comportement scandaleux de certains d’entre eux à l’entrainement de France-Espagne. Mais en entendant ça, tu crois que nous avons envie de les soutenir ? Mais s’ils s’en foutent du maillot, et bien qu’ils dégagent et ne le portent pas.

    Ton analyse, je la comprends et j’en conviens que tu n’as pas tort, mais c’est à eux de se faire aimer, et non l’inverse.

  7. Charles-Erick dit :

    Par contre, d’accord avec toi sur notre société individualiste qui se reflète dans notre équipe. Par contre, je trouve que c’était déjà plus ou moins le cas 10 ou 15 ans en arrière, et pourtant, les joueurs ont vécu de belles histoires humaines.

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